panorama
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Panorama :
Nous regroupons ici, en « panorama », des textes qui ont été établis et diffusés tout au long de l’histoire du projet « pour une ville ».
Ces contributions au fil du temps des acteurs et partenaires du projet,- propositions, comptes-rendus, brochures ou extraits de brochures, appels, notes de synthèse, rencontres,…nous semblent significatifs aujourd’hui des divers temps de notre démarche, des évolutions de notre pensée et de notre action,…quitte à ce que les principes fondateurs en demeurent intangibles !
Des propositions initiales de novembre 75, aux appels à contribution d’aujourd’hui en passant par la Charte d’octobre 83, ou notre publication « pour une ville de nouvelle mesure » de novembre 94, la part d’écriture « pour une ville » a été et reste importante.
A ce point de nos travaux, ces textes constituent des matériaux essentiels pour l’invention , l’expression partagée et progressive d’une « utopie renouvelée » applicable à la fondation d’une ville de nouvelle mesure.
Ils composeront une base efficace pour nos échanges à venir, notamment sur notre site www.pouruneville.com


1 - novembre 75 / « pour une ville », propositions initiales

1. Nous flottons dans la ville, aujourd’hui, comme des pantins désarticulés.

La ville ! ... Elle était le théâtre de nos métiers et de nos fêtes, de nos miracles : la voici devenue principe d’anéantissement.

Cet échec est lié d’abord à l’absence d’un projet collectif clairement exprimé ; à cette manière de démission collective aussi, qui, par le biais de scrutins successifs, nous a conduits à remettre en des mains étrangères la part de décision, de volonté créatrice qui aurait dû nous habiter quotidiennement : on nous a logés, quand nous aurions dû veiller à établir les éléments d’un cadre bâti qui porte en germe l’assemblée des citoyens.

Nos logis étroits et sombres, nos courses angoissées dans la ville nous ont écartés du gouvernement de la cité. Le forum est resté désert : on y a édifié la bourse du commerce et des chambres d’industrie.

Humiliés, las et désespérés, nous avons cédé enfin et sacrifié à ce nouveau culte du veau d’or : la délégation de pouvoir plonge ses racines dans cette impossibilité faite de vivre et décider quotidiennement l’organisation de la cité… il restait encore un peu de place sur le forum : nous y avons bâti des palais pour des assemblées de représentants du peuple. Elus! …

Nous avons tout perdu de la pratique du sabotier, du maréchal ferrant et du semeur, du charpentier et du sorcier africain, ou du berger de l’Altiplano, dans leur quête quotidienne de nouvelles formes et de nouveaux chants.

Le sabotier !... il savait le fil du bois et les montées de la sève, et participait à la vie du village. On lui a dit : - « ne nous emmerde pas avec tes sabots!…laisse-nous faire mon vieux, fais-nous confiance…».

Le charpentier !... il connaissait les tracés hermétiques, et abritait les réunions du village. On lui a dit :- « ne nous emmerde pas avec tes équerres !...laisse-nous faire mon vieux, fais-nous confiance…».

Et le semeur avec son sens des vents et des caprices de la lune, et le sorcier africain, … - mais les nègres, ou les bergers, c’est à l’autre bout du monde.

Détaché de nos préoccupations quotidiennes, l’exercice politique ne s’est plus consacré qu’à l’édification de systèmes abstraits et généralisateurs, parfaitement cohérents au plan de leur logique interne, mais inopérants ; il s’est spécialisé jusqu’à ne plus sortir du cercle de quelques initiés. Des sectes se sont formées avec leurs grands prêtres, leurs litanies et leurs rites : on ne politique plus, on décode ! …- « des mots comme communiste, capitaliste, ils sont langage en tant qu’hypnose, en tant qu’outrage au vécu. Ils ne constituent pas la réalité que nous connaissons dans la chambre, ils sont une réalité de bande dessinée »…

Nous entendons de grands discours sur la coopération entre les peuples, mais ce qui nous intéresse, ce n’est pas tant « La Liberté » ou « L’Amitié », que ces petits espaces de libertés et d’amitiés quotidiennement noués et vécus… - Notre pratique urbaine s’y oppose !

A ce niveau d’abstraction, l’expérience politique passe par une certaine forme d’habileté aux jeux de l’esprit ; l’intelligence politique a été assimilée à l’intelligence cartésienne, façonnée et moulée, disciplinée et domptée par les clercs et les docteurs (… et par les écoles des partis qui n’en furent que de médiocres relais).

La maîtrise des principes d’économie prend le pas aujourd’hui sur l’habileté au discours ; le pouvoir politique est confondu avec la gestion des affaires de l’Etat. Nous avons prostitué la politique à l’intelligence des affaires quand, par nécessité sensible, nous aurions dû nous pousser à l’intelligence politique.

Entravés par la lourdeur, la rigidité et l’impuissance de nos appareils, nous n’avons plus la force d’inventer : … prothèses ! On nous demande de faire entendre un doux chant ; alors, maladroitement, nous nous grattons les cordes vocales, et il ne vient que du vent…

Nous prétendons régenter l’univers quand nous oublions dans le même temps les contraintes et les exigences de la vie cellulaire. Tout part du discours quand tout devrait partir de la vie, et de sa folle exubérance.

L’ordre est ainsi devenu principe majeur : pour se conformer aux prévisions des appareils politiques, la vie s’aligne et se contraint aux rigueurs du discours de la méthode. L’ordre des démonstrations impose l’ordre de la vie. Nos systèmes ne s’accommodent ni du hasard, ni des improvisations, ni du bouillonnement de la vie, … et, singulièrement, de la vie urbaine.

L’ordre, le souci de l’ordre, du maintien de l’ordre, constituent des objectifs premiers : aux majorités de se porter garantes de l’ordre établi, aux oppositions de faire la preuve qu’elles ne sont pas nécessairement génératrices de désordres. Chaque régime installe et protège ses barons Haussmann. Nos systèmes politiques ont enfin réussi à mater les improvisations et les turbulences de la vie de la cité, et à figer, ce pale reflet de nos volontés dominées et captives dans l’ordonnance stricte des colonnes du temple.

2. Mais voici que, suffoqués par la violence même de nos échecs, étouffés par nos déchets et nos vices, nous nous rendons à la nécessité d’inventer, - dût-il, dans l’immédiat, en résulter quelque désordre. Non pas que nous revendiquions l’établissement définitif du désordre, mais parce que nous le reconnaissons temporairement comme la contrepartie inévitable d’avancées nouvelles : les plus grandes créations de l’homme, elles naissent bien souvent du désordre, ou d’une certaine confusion ; et au plan politique, elles peuvent surgir de remises en cause, de ruptures, ou de profonds bouleversements de l’ordre social. Elles viennent toujours après une victoire provisoire de la vérité sur l’Académie.

Nous partons d’un si long temps de silence et d’inexpérience, qu’il nous faut nous placer à niveau limité « de recherche patiente », …- j’allais dire à un niveau expérimental ; mais cette idée d’expérimentation pourrait ici laisser présupposer la découverte envisagée de résultats qui prendraient valeur de principes… - Perspective redoutable ! … car les lois de l’optique ne varient pas, ni celles qui rendent compte de la course des étoiles. Mais nos besoins, nos modes de vie, nos relations jour après jour évoluent, et soudain, se métamorphosent.

Dans la perspective du respect de la vie et de son invention constante et imprévisible, de sa vérité toujours naissante et renaissante, nous ne pouvons jamais prétendre qu’à la meilleure adaptation aux conditions de l’époque. Quête constante, toujours renouvelée, sans cesse remise en question visant à la meilleure émergence de la vie et de sa création.

Les tensions naissent, négativement, de ce refus soudain opposé à une nouvelle vérité à venir, de notre prétention profane à transformer nos vérités en dogmes : la règle veut que nous libérions la vie et l’accomplissions ; le dogme nous contraint au respect de règles figées et nous stérilise.

La révolution aujourd’hui ne peut consister en l’établissement d’une idéologie ou d’un système politique qui tende à l’universalité.

… Séduction proprement luciférienne que cette volonté damnée de systèmes applicables en tous points de l’univers, à tout instant de l’éternelle histoire de l’humanité : la vérité n’existe pas, mais l’image que nous nous en faisons, personnelle, instantanée et partielle. Nos vérités sont diverses, multiples, familières et provisoires, et parfois complémentaires. La révolution aujourd’hui, c’est accepter et reconnaître la non-permanence et les limites de nos raisonnements et de nos principes ; et nous y conformer. Le socialisme ne naîtra pas d’éléments de doctrine indéfiniment ressassés, mais de projets et d’expériences renouvelés.

Nous ne connaissons, comme formes d’engagement politique, que l’adhésion à des centrales ou des appareils dépositaires de principes irréductibles. Notre vie pourtant, notre joie féconde, notre conscience d’être ne se nourrissent plus de cette simple fidélité à des concepts ou des systèmes abstraits, mais de notre action quotidienne, de nos volontés assemblées dans le cadre de projets reconnus, - opérations limitées et imparfaites, mais cependant génératrices d’informations.

Hommes de création et non de « réaction contre », nous n’avons plus à édifier de nouveaux systèmes dont l’argumentation dialectique l’emporterait sur celle des idéologies existantes ; mais à engager quelques projets dont nous savons à l’avance que leur champ d’application sera nécessairement imparfait et limité, - provisoire. Champs clos de libres inventions, ils permettront cependant la collecte des informations dont nous avons aujourd’hui besoin pour de nouvelles avancées.

3. Nous n’attendons pas d’une société composée de barbares qu’elle nous entraîne collectivement à plus de civilisation. Au contraire, - action en retour, cette horde nous barbarise.

Il existe, à l’inverse, un seuil d’aménité collective à partir duquel la société nous civilise.
Sur ce point, nous avons pu quelquefois nous méprendre : la vie en société n’est point corruptrice ; mais l’homme que nous observons dans son rapport avec la société de son temps, se trouve encore le plus souvent, à l’état de barbare. Nous décollons à peine de l’état de barbare ; nous y plongeons encore à pleines racines.

Nous pourrons effectivement dire que nous aurons avancé vers plus d’humanité, le jour où le simple fait de réunir des hommes en sociétés particulières les inclinera à une plus grande qualité de leurs relations interpersonnelles et les portera individuellement à des créations nouvelles dont ils auraient été sans cela incapables. Nous n’y sommes jamais parvenus, à ce jour, que dans le cadre d’assemblées limitées, ou de caractère très particulier.

Pariant sur le succès de la vie sociale comme facteur de plus hautes créations, nous devons nous attacher à découvrir et explorer les premiers termes d’un prochain passage de cette horde barbare à une société urbaine.

Nous reconnaîtrons ici la fondation et le premier établissement d’une ville, comme l’un de ces projets capables de nous porter à de nouveaux paliers de conscience politique et d’engagement.

Pour une ville ; nous appliquerons nos volontés multiples de création féconde à l’établissement même de notre vie et de nos modes de relation au sein de la cité, soumis à cette sanction immédiate et quotidiennement éprouvée de nos réalités diverses, et riches de cette sanction acceptée : faire et refaire une ville qui permette l’exercice de relations nouvelles entre des individus inscrits volontairement dans une société déterminée, afin d’accomplir tel projet librement concerté.

Dans le discours politique traditionnel, « … l’Homme est en marche vers plus d’Egalité et de Fraternité, et le Progrès lui apportera enfin la Liberté que des générations successives de paysans et d’ouvriers ont préparée de leur sueur et de leur sang versés… ». Dans la ville, l’homme a son visage singulier : mon voisin, mon amie de la maison d’en face. Et il me faut les recevoir, eux et leur interpellation inquiète, - leur espérance aussi de danses et de parfums nouveaux !

Présents dans la ville, ils ne comptent plus pour un bulletin dans l’urne, ou pour leur mandat validé et aussitôt délégué, mais pour leur œuvre dans la cité ; sortis de l’abstraction d’un système, ou de la rigueur d’une comptabilité électorale soi-disant faiseuse de pouvoir, ils entrent enfin dans ma réalité vécue, - et limitée. Plus exigeants que la voix perdue, ils sont le boulanger, le tailleur de pierre et le jongleur, le mécanicien et le danseur, le géographe et le mathématicien, ou le rêveur d’espaces. Ils sont mon ami d’Amsterdam, et celui de Santiago ; ou l’enfant jaune du marché de Chichicastenango, jaune, poussiéreux et misérable, qui se mourait sans doute, calé entre deux sacs au timbre de l’Alliance pour le Progrès, et qui, vidés de leur blé US, se trouvaient ici à demi remplis de mauvaises graines du pays…

De l’un à l’autre, des uns aux autres, des relations qui se nouent et subsistent, responsables, et qui se cristallisent au cœur de la cité. Présents dans la ville !...

Peu importe alors la quatrième virgule de la troisième ligne de la motion finale de cette assemblée générale, et quelle tendance marginale ou majoritaire en fixera le sort, la position relative et la courbure. Car la ville n’est point frivole : elle est exigence immédiate de cohérence et de partage, elle nous engage, vous, moi, ce matin même, et ce soir nous nous assemblerons pour la collecte des premières informations.

Des hommes se réunissent qui s’attachent à maîtriser l’outil de leur vie urbaine. Ville volontaire, fondée sur ce projet politique accordé : ici, en ce lieu, à ce point de l(‘écoulement du temps et de l’histoire des hommes, aujourd’hui nous nous assemblons pour une œuvre commune.

Nous n’établissons donc pas une « ville nouvelle » répondant à des impératifs socio-économiques et politiques acceptés. Il s’agit bien de découvrir et explorer, d’inventer les modes de relations urbaines liés aux besoins et aux décisions d’un groupe social déterminé, et fort d’une œuvre à accomplir, - la ville n’étant que l’un des outils de cette volonté exprimée.

Singulièrement, il ne s’agit pas d’expérimenter un projet de ville socialiste, libérale ou marxiste, ou chrétienne, ou l’une quelconque des combinaisons possibles de ces différents termes.

Porteurs de passé et faiseurs d’avenir, pressés par l’urgente nécessité de l’invention de formes nouvelles de vie collective, de moyens de production et d’échanges, des hommes et des femmes décident de vivre ensemble dans la perspective d’un projet commun d’amour et d’histoire et en inventent les termes nouveaux : quels modes de relations et de communications, quels types d’activités répondent le mieux à sa réalisation ?… comment organisent-ils leurs échanges intra et extra-muros, leurs équipements, leurs jeux et leurs fêtes ?… quels outils, quel cadre urbain, quelle ville seront les moyens et les supports de leurs découvertes et de leurs créations, de leur quête inquiète d’informations ?…

Voici venu le temps d’une analyse inédite des conditions de la relation de l’homme à la société de son temps, et de sa situation d’être vivant lié à un milieu naturel déterminé et limité.

La ville permet de réunir les différents éléments d’une telle recherche. Elle est conçue de manière à assurer la libre émergence des informations qui prépareront de nouvelles inventions. Synthèse politique constamment renouvelée de nos conditions d’environnement, champ ouvert de création politique continue, la ville appelle du même coup la possibilité d’une récréation continue de l’espace urbain.

Démarche limitée et patiente, établir les quelques éléments concrets d’une liberté nouvelle de la cité, fonder et bâtir une ville pour vivre et fonder un moment irréductible de l’histoire des hommes, ici la question posée, le pari engagé.

4. La ville est fondée en un lieu choisi volontairement.

Choisi. Car la haute terre elle-même ne se reconnaît pas seulement à des parfums d’eucalyptus et de mimosas mêlés, mais à une certaine densité de lune aussi, et de lumière d’étoile sur le désert d’Atacama.

Fondée. A un moment déterminé, librement fixé. A un nœud d’échanges et de traditions, carrefour de grands axes de communication, tension cristallisée de la volonté créatrice d’hommes et de femmes en ce lieu et en ce temps assemblés, décidément, dans « l’initial élan de la jeunesse », dans le feu sacré de l’invention première.

Ce site n’a pas nécessairement un caractère historique. L’existence traditionnelle d’un premier feu, d’un sacrifice rituel ou d’un pèlerinage n’est pas nécessaire pour attester de sa validité, de son potentiel de créativité.

Cette majesté de l’histoire ne doit pas ici nous intimider ; car cette virtualité même d’un site est limitée et provisoire, mortelle. Cette présence de l’histoire liée à un site est la preuve que ce lieu a pu être nœud d’échanges, carrefour, pôle de convictions et d’espérances successivement forgées ; elle atteste qu’en ce lieu, à tel moment de l’histoire des hommes, une ville a pu naître, se développer, croître et réunir. Mais cette fiabilité d’un site n’est point permanente. Ce ne sont pas les villes qui meurent mais la potentialité de leur site qui se dégrade, et finalement s’épuise.

Oser. L’histoire, c’est aussi cette décision prise : « … en ce lieu, aujourd’hui, nous rassemblés, porteurs de passé et d’espérances complémentaires, nous fondons la ville »… - acte d’existence !

Cette décision collectivement exprimée participe de l’histoire et la fonde à son tour en l’existence minuscule de cette construction fugitive. Ne plus copier donc, ne plus s’assurer d’abord de la fidélité à telle doctrine, à tel programme, ne plus répéter, ne plus respecter, ne plus ressasser mais inventer, créer et jouir de cette création entière !

Voici précisément que d’autres lieux , neufs encore de toute présence, de toute industrie, vierges de toute tradition, de tout rite, de tout sanctuaire, sont prêts à s’épanouir en sites nouveaux de cités nouvelles. Prêts à répondre à des besoins non encore exprimés, à des convictions, à des espérances non encore formulées au fil de l’histoire, capables donc de réponses non encore sollicitées.

Il est des sites encore, riches de devenirs urbains potentiels, au flanc de collines ensoleillées, des pleines fécondes, des vallées qu’irriguent des fleuves d’énergies farouches non encore abordés… présents dans la ville.

Et des roches saines, métalliques, franches et joyeuses, vierges encore de toute idole, et qui porteront la ville, aérienne, diaphane, cristalline, légère et provisoire. Sans en souffrir dans le potentiel altéré de leurs strates déchiquetées. Des fleurs, des plantes, des arbres, des mousses aussi, de microscopiques pédoncules.

Ne plus fonder dans le déchiquetage de roches écartelées et dans le déchirement de chênes déracinés et incendiés, ou des eaux abusivement jugulées et détournées. Ne plus fonder jamais dans l’affirmation brutale de notre puissance illusoire, mais dans la douce et prégnante conjugaison de nos vies, de nos cycles assemblés, associés.

Dans le vent et la pluie, par les éclats du soleil et la puissance de la terre aussi, fonder la ville, sous-produit et outil de la plénitude de nos échanges, de notre commune adhésion au site.

5. La ville est centre d’activités. quel sens nouveau donné à nos activités la ville nous permet-elle d’inventer et expérimenter ?…

La fondation même de la ville, comme le développement de ses activités se situent dans une perspective d’harmonieuse conjugaison au site. La ville ne peut cependant s’établir sans concentration d’énergies et renouvellement constant de ces énergies. Nous devons donc faire en sorte que la ville limite les emprunts à l’environnement naturel, - par emprunt nous entendons toute utilisation d’énergie ou de matière non renouvelable et contribuant de ce fait à une altération irréversible du site et de ses virtualités urbaines.

Les activités de la ville n’entraînent qu’une faible consommation d’énergie cependant compatible avec le développement cohérent et le recyclage de la ville ; ce qui n’est point retour aux traditions champêtres : … « nous acceptons l’électricité !… « ; mais nous aurons cependant recours dans le même temps à une utilisation optimale des apports d’énergie naturelle tels que le vent, le soleil ou certains gaz d’origine organique (il reste entendu que, dans l’état actuel de nos connaissances, ceux-ci ne suffiront pas à couvrir l’ensemble de nos besoins).

Les activités de la ville s’appliquent à des productions ordonnées en fonction du projet politique de la cité. Toute fabrication inutile ou superflue est donc délibérément écartée ; de même que toute recherche du profit pour le profit, ce qui accordera une plus grande liberté dans le développement d’activités « non rentables » mais permettant cependant l’intégration de tout type de citadin lié à ce projet principal, - jeune, vieux, simples d’esprit ou clowns, herboristes ou arroseurs d’arbres étant également nécessaires à la vie de la cité.

La ville est service collectif, outil accessible et gracieusement utile à chacun ; ce qui fonde la liberté de la ville et celle de chaque homme au sein de la cité.

Son mérite n’est pas dans la quantité des biens produits par ses industries, - voire dans leur qualité ou leur niveau de performance, mais bien dans la qualité des informations que l’ensemble de ces activités urbaines permet de découvrir et ordonner.

C’est dire que la vie dans la ville appelle des hommes rudes qui rejettent toute solution de facilité comme polluante et non rédemptrice, engagés donc à une certaine ascèse. Mais cette ascèse de la ville fonde la joie de son partage.

Les besoins individuels de biens et de services sont limités au strict minimum, chacun s’efforçant d’y subvenir personnellement, ou à un niveau micro communautaire.

Cette volonté de respect des ordres naturels, cette discipline écologique présidaient à la fondation de la ville et à son établissement ; elles fixent ici le caractère de ses industries.

La ville est également faible consommatrice de matières premières. Les industries de la ville empruntent peu au site ; elles comptent sur des importations limitées, - ce qui pourrait autrement revenir à négliger l’altération inconsidérée de sites voisins … ces importations ne pourront cependant être totalement exclues ; la ville est traditionnellement caractérisée par cette nécessité d’apports extérieurs, ce seuil de non-autosuffisance (notamment en ce qui concerne l’alimentation correspondant précisément au seuil urbain).

Cette économie dans la consommation des matières premières entraîne la nécessité d’un contrôle rigoureux de la validité des productions matérielles, - voire le rationnement de certaines d’entre elles, et un recyclage systématique de ces matières premières une fois entrées dans la ville : la ville sera d’autant mieux fondée écologiquement qu’elle sous-produira le moins de déchets possible, - ces déchets étant constitués de tout ce qui ne pourra plus être utilisé ni restauré, et se trouvera donc définitivement exclu du cycle des industries ou des activités.

Une telle perspective d’économie d’énergie et de matières ménage une probabilité de pollutions négligeables.

Les murs de la ville, les éléments du cadre bâti sont compris dans cette recherche d’économie d’énergie et de recyclage optimal des matières premières.

Fonder la ville, c’est s’accorder en effet sur les termes nouveaux de nos activités et de nos échanges, et sur les perspectives générales de leur développement. Vivre la ville, c’est la faire et la refaire de telle sorte qu’elle contribue toujours à la plénitude de nos échanges. Les choix qui seront faits quant à son premier établissement doivent donc permettre une évolution constante de ces formes initialement définies, en fonction des résultats de nos expériences, de l’acquisition d’informations nouvelles, de l’évolution de nos techniques et de nos modes de vie, de telle sorte que nous réunissions toujours les conditions d’une meilleure émergence de la vie urbaine et de son épanouissement.

Pas plus qu’il ne peut être question de fonder aujourd’hui un système de relations sociales ayant valeur universelle, il ne peut s’agir ici d’établir les principes de « la ville de demain ».
Nous avons, en tant que groupe social déterminé, des besoins spécifiques, situés dans le temps, dans une tranche d’histoire. Nous sommes porteurs d’engagements et d’expériences nouvelles, génératrices peut-être d’inventions complémentaires, - mais dont la validité reste précaire et fugitive.

Le cadre bâti, la ville, reste toujours adapté aux conditions de ces activités et de ces créations successives. Etablissement précaire, non permanent, modifiable, révisable, outil toujours perfectible de l’établissement de la cité et de son projet, de son espérance ; accordée et adaptée à l’évolution de nos mœurs et de notre puissance, la ville vit, meurt et renaît, passant par une série de métamorphoses successives. Ici, la source même de la vie de la cité : naissance et métamorphoses, morts et perpétuelles résurrections.

Nous ne sommes à la recherche ni de nouveaux concepts, ni de nouveaux principes d’aménagement : il nous faut inventer aujourd’hui, tout en ménageant la liberté d’invention pour demain.

Nous retrouvons ici l’un des aspects de la solidarité entre les hommes et entre leurs générations successives, et que nous reconnaîtrons comme une expression de la fraternité socialiste, - ou de la charité chrétienne comme l’on voudra, non plus timorée et bigote mais fondée sur des espérances complémentaires : notre héritage urbain, le voici devenu généreux et riche de sa possibilité d’inexistence !

Cette évolution du cadre bâti ne sera possible que si les contraintes d’un recyclage économique et faible consommateur d’énergie ont été prises en compte.

Cette économie est considérée ici au sens le plus large : elle comprend la fourniture des matières premières et le coût de leurs transformations successives, aussi bien que le respect des équilibres naturels inhérents à la virtualité du site et, à la vie des hommes dans la cité.

Ce pourra être précisément l’un des apports essentiels d’un tel projet de ville, que la découverte et la pratique des modes de construction et d’aménagement qui, à des conditions écologiques et anthropologiques acceptables, assurent cette constante liberté de l’occupation de l’espace.

La limitation des circulations contribue également à cette économie d’énergie et de matières.
La forme de la ville assure la proximité relative des différents centres de décision ou de production ; elle établit notamment une relation permanente de l’université et des écoles aux industries et aux services de la ville, comme à ses lieux de fête et de méditation.

Nous retrouvons ici un thème classique des débats d’urbanisme contemporain, étant entendu que ces centres de réflexion et de spéculation ne sont plus compris comme lieux clos d’un savoir transmis, mais comme champs d’invention ouverts, immédiatement reliés à la ville et à ses activités, toujours disponibles pour l’élaboration et la mise au net des réponses aux questions indéfiniment posées par les divers centres de rencontre et de décision de la cité.

L’utilisation systématique des modes de communication les plus avancés réduit encore les distances. La ville contribue, de ce fait, au maintien d’une libre relation entre les diverses activités personnelles et sociales ; elle permet notamment le développement de formes d’activité professionnelle qui, tout en restant intégrées aux industries et aux activités principales, n’entraînent pas pour autant de rupture avec la micro communauté d’existence. Les diverses composantes de la vie quotidienne sont rétablies dans leur unité originelle.

Cette écopolitique de la ville suppose l’exercice constant d’une règle, non point rigide et mortificatrice, mais ordonnée par une parfaite connaissance et une utilisation optimale de techniques et de connaissances comprises non comme des facteurs de domination, mais d’harmonieuse conjugaison. Ce n’est d’ailleurs pas tant la ville qui importe que le projet qu’elle porte, les murs de la cité composés et recomposés afin de toujours disposer du plus bel outil, que les recherches et les méditations que cet outil exact et noble permet de forger.

6. La ville est lieu d’échanges, - d’affrontements puis d’engagements complémentaires. Quel sens nouveau donné à nos échanges, la ville nous permet-elle d’inventer et expérimenter ?…

La ville ne se manifeste pas seulement par la qualité de ses symboles ou le caractère de ses industries et de ses bâtisses, mais par l’étroite imbrication des fonctions et échanges auxquels elle donne lieu ; la complexité même de ces relations manifeste le seuil urbain.

Ce n’est point, à nouveau ici, la ville qui importe tant que la nature et la qualité des échanges qu’elle permet d’établir à ceux qui la vivent et la façonnent au fil des jours.

La ville, au-delà de diverses réponses matérielles vitales, représente la base unique de ces créations nouvelles dont nous serions autrement incapables. Car la ville n’est point principe corrupteur, facteur de salissure ou de pollution ; l’homme n’a pas à prévoir de retourner aux champs pour y retrouver son équilibre et y rétablir sa substance culturelle, - ou spirituelle. L’homme isolé, l’individu, ne trouvera plus en lui-même, - mais l’a-t-il jamais trouvée ?… cette densité, cette cristallisation d’échanges et d’informations qui sont le préalable nécessaire à toute invention.

La ville, c’est la vie et l’invention, la fraîcheur de la vie. Nous la fonderons comme facteur de personnalisation et non d’assujettissement, de socialisation et non d’asservissement. mais la ville reste liée à la qualité de nos déterminations : que nous venions à démissionner, la voici qui se dilue ; récupérée par quelques-uns, elle devient machine à sous, centre d’endoctrinement, ou maison de passe.

La ville est aussi liée à une volonté historique ; c’est-à-dire que ces activités, ces échanges, ne sont pas ressentis comme isolés, seulement délimités et cadrés par cette double perspective de site et d’instant donnés ; mais comme inscrits dans l’histoire, portés par le mouvement général de l’histoire et ses rapports d’invention féconde. Ici la reconnaissance de traditions, d’idées, de coutumes qui restent liées à toute création urbaine.

La ville ne s’isole point. Elle est dans le mouvement du monde et des époques, à pleins embasements. La ville ne constitue pas un ensemble privilégié à l’abri des troubles du temps ; elle en porte la marque et la brûlure. Elle adhère au mouvement général de son époque, celle-ci s’inscrivant et adhérant au mouvement plus général de l’histoire des hommes et de leurs inventions multiples.

L’abbaye même ou le monastère, dans leur isolement et leur position apparente de piété opposée à la « licence de ce monde », n’ont été possibles que portés et vivifiés par cet environnement, - y compris ses lances et ses étendards. L’un et l’autre exploraient cependant le champ de nouveaux principes, allant à la découverte de valeurs nouvelles, procédant enfin à leur « temporellisation »… il y avait de vaillants moines voyageurs, paillards et buveurs quelquefois, qui toujours allaient et venaient, et rapportaient ces basses nouvelles de l’au-delà des murs, vivifiantes pourtant et fécondes !

Notre volonté d’échanges est empreinte en les murs de la cité. Le cadre bâti répond à des exigences de rapports sociaux définis et contemporains. Réciproquement, ce cadre bâti m’engage à de nouvelles créations urbaines ; ou me stérilise et m’interdit toute relation sociale.

Les cathédrales autrefois, « en deçà » de ce rôle de symbole souvent mentionné de la foi d’un peuple, étaient outils d’enseignement et d’édification ; les tympans de leurs portails, pleins de la vie des saints, servaient quotidiennement à l’instruction des fidèles. Aujourd’hui, nous pouvons trouver, inscrits sur les murs de la ville, la possibilité d’un appel quotidien à de nouvelles vertus. Ils nous diront si nous avons accepté l’ignorance et l’établissement définitif de la barbarie, ou si nous avons eu foi dans l’élan créateur d’un peuple libéré.

La ville nous engage. Elle fixe notre activité principale, elle forme la substance de notre aventure individuelle. Elle est porteuse des éléments de réponse à nos exigences d’invention et de création, de jeux et de fêtes ; elle est pôle d’émotions éthiques et esthétiques partagées.

Nous serons vingt ou cent mille, ce qu’il faudra de citadins pour atteindre à un seuil optimal d’activités, d’industries, de recherches et d’études, d’échanges et de relations autonomes…, - ou pour franchir ce seuil d’anonymat caractéristique peut-être de la société urbaine et nécessaire à son établissement ?

Pour cette découverte encore d’une pratique politique qui rende compte de l’ensemble de nos modes de relations, qui exprime la totalité de nos dimensions personnelles et sociales et permette de porter une attention inquiète et fraternelle à l’interpellation de l’autre. Ne seront plus seulement pris en compte nos rapports de marché ou de puissance relative, mais d’amour aussi, de créations fécondes : il est une présence des poètes, des musiciens et des danseurs, tous inventeurs d’espaces et de rythmes, à l’intérieur de ces espaces, dont nous découvrons aujourd’hui la pressante nécessité !

Nous ne savons pas encore d’où nous viendrons, nous qui ferons la ville, - ni quelle part nous devrons faire à la tradition de l’invasion barbare opposée au prestige de la ville… il en viendra d’Amsterdam ou Santiago, de Londres et du Wisconsin et nous le saurons à peine, car cela n’aura rien à faire avec ce que nous aurons décidé de faire ensemble en ce lieu, à ce moment. Nous le saurons simplement pour ce que chacun d’entre nous apportera de cette terre-là, notre terre lointaine qu’il aura mieux connue que les autres, mais ne le fera point étranger.

Centre d’invention de nouveaux types d’activités et d’échanges, ouverte à la pratique quotidienne de ces inventions, la ville nous rassemble, nous sommes provisoirement la ville, nous la bâtissons et nous nous y construisons, - outil magnifique par nous et pour nous forgé.

La ville est fondée sur l’harmonieuse conjugaison à un site et à ses conditions d’environnement. il est une manière semblable d’inscrire la société urbaine qui la fonde et la façonne, au sein de l’immense aventure des hommes. Il y aurait faute majeure à altérer ou saccager ce site naturel et ses virtualités ; il pourrait y avoir faute de même ordre à exclure une société urbaine de cette montée collective de l’humanité vers des plages de plus haute conscience. Au-delà de cet accord contemporain, historique, la ville est adhésion fervente, projection d’amour en ce mouvement plus global qui nous entraîne et nous dépasse, auquel nous ne pouvons que tenter d’accorder les termes de notre histoire particulière, et que nous reconnaîtrons comme l’histoire de l’humanité, ou le projet d’un dieu.

7. Tout ce qui est fixé un jour devient entrave. Et voici que nos abris aujourd’hui nous stérilisent ; les façades de nos temples se sont dégradées en caricatures étranges, la ville est devenue entrave à l’épanouissement de nos cités.

Les maisons, les chapelles autrefois, marquaient le rythme des jours et portaient la vie ; cette vie-là comportait sa part de misère et d’injustice, mais on s’y rencontrait du moins, … et on la chantait !… le sourire d’un enfant, le parfum d’une rose, la tendresse d’une femme aimée fondaient l’architecture et la joie de la plus modeste fontaine.

Mais les pétales de nos roses ont perdu de leur éclat, nous marchandons nos amours, et les sourires d’enfants, - nous en avons tant vus qui n’étaient plus que de terribles grimaces à jamais figées dans la douleur du napalm !

La ville aujourd’hui nous agresse et nous maltraite ; elle nous nuit. Nos immeubles de quatre-vingt-cinq étages bombent la façade et nous interpellent ; autrefois les façades chantaient, voici que maintenant elles se déboutonnent et se mettent à brailler. Nos mensonges et nos obscénités, nos mesquineries et nos bassesses, nos villes en portent témoignage et en amplifient l’écho.

Il est une manière pourtant de bâtir la ville, chaleureuse, féconde et généreuse qui nous éclaire et nous entraîne.

Voici précisément que, rajeunis, retrouvant et assurant nos puissances encore à demi étouffées, fragiles, voici que nous n’avons plus peur de construire. Nous ne craignons plus d’inventer des formes nouvelles, d’éprouver des libertés nouvelles.





Claude Tréhin le 2006-09-10
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